Je rangeais mon appartement : je vidais les cartons, installais les meubles ; j’avais beaucoup de travail à faire. Le soleil de midi frappait mon front à travers les vitres des fenêtres. Quelle chaleur étouffante !
Je m’assis un moment, contemplant ce que j’étais en train d’accomplir. Mon nouveau « chez-moi ».Les rayons du soleil se posèrent sur un morceau de papier, jauni par le temps et à peine déchiré. J’utilisai les dernières forces qu’il me restait pour le saisir.
C’était une lettre que j’avais écrite il y a des années. À la Mariana d’avant. Celle pleine de surprises et d’ambitions. Et me voilà, adulte, en train de réaliser ses rêves.
J’ouvris l’enveloppe et commençai à lire.
Chère Mariana,
Je me demande où tu dois être en ce moment. J’ai tant de choses à te demander. J’aimerais que tu me dises si tu as réalisé tes rêves, si tes envies ont trouvé leur place dans le monde.
Je ne sais pas si tu te rappelles à quel moment tu as commencé à écrire. Je pourrais te parler des nombreux souvenirs de ton enfance, de tes anciens goûts alimentaires, des danses que tu inventais et que tu mettais en pratique à l’école, dans la rue, et même dans les coins les plus intimes
de la maison. Mais il serait plus important de parler de ce qui t’a donné l’envie d’écrire.
Tu traversais une période que l’on pourrait qualifier de difficilement simple — oui, un mélange étrange des deux, car tes émotions vivaient en désordre, parfois en symbiose, parfois en tempête. Tu ne savais plus où donner de la tête.
Chaque matin, lorsque tu te levais, tu espérais passer une bonne journée. Et certaines fois, tu revenais avec une boule au ventre, inondant ton oreiller de larmes interminables. Le fait de ne pas pouvoir contrôler les actions et les pensées des autres te rendait malade, te donnait l’impression
d’être minuscule face au monde.
Puis tu as commencé à écrire.
Tu as écrit ta joie. Tu as écrit ta tristesse. Tu as tout sorti de ton âme pour parler de tes peines, pour alléger ton cœur trop plein.
Et encore aujourd’hui, j’espère que tu continues d’écrire. Parce que tu le sais — nous le savons — peut-être différemment, même si nous sommes la même personne.
N’oublie pas ce que maman a dit : crois toujours en toi. Parce qu’il n’y a rien de plus précieux, dans une société remplie de préjugés — surtout liés à ta couleur de peau — que la confiance en soi. Tu as toujours su, au fond de toi, ce que tu voulais devenir. Et je suis sûre que, peu importe le
temps que cela prendra, tu atteindras tes objectifs — même si la patience n’est pas ta plus grande vertu.
Rappelle-toi de cet après-midi où ta professeure de français t’a montré la poésie. Cet art merveilleux et chaleureux : des mots alignés, rime après rime, pour former un texte entonné avec un rythme qui rappelle une chanson, et qui parle de thèmes qui tiennent à cœur au monde entier.
Tu as écrit un premier poème. Puis un deuxième. Un troisième. Un quatrième.
Tu y parlais de la vie, de la pollution, de l’environnement, de l’égalité homme-femme, du racisme, de l’amitié, de l’amour, de tes plats préférés, de tes voyages…
Tu as tout déroulé sur un bout de papier que l’on pourrait considérer comme sans intérêt, mais qui, pourtant, est infiniment riche.
Puis tu as découvert la lecture. Tu as lu des œuvres de Suzanne Collins, de James Dashner ainsi que de Jennifer Lynn Barnes, que tu as d’ailleurs adorée. Puis tu as lu une lettre de Rokhaya Diallo qui t’a profondément touchée. Te perdre dans une bibliothèque faisait partie de tes rêves, et
j’espère qu’au moins celui-là, tu l’auras réalisé.
Tu as commencé à écrire des histoires au format roman — jamais abouties, il faut se l’avouer. Mais elles existaient, et c’était déjà immense.
Les concours d’écriture sont apparus à toi comme une illumination. Tu savais que tu devais écrire, pour parler au monde de tout ce qui touchait ton cœur, de tout ce que ton âme voulait dévoiler.
Tu savais que cela te ferait grandir, mûrir.
À une semaine de la fin du concours, tu as enfin su ce que tu voulais rédiger. Tu as été inspirée par le livre À l’ado que j’ai été, un recueil de lettres écrites par des personnalités publiques sous la direction de Jack Parker.
Alors je t’écris.
À toi.
À moi.
À nous.
À la femme que nous allons devenir.
À la personne incroyable que nous allons construire.
Aux vérités que nous allons affirmer.
Aux convictions qui naîtront au fil des années.
En tant que femme à la peau foncée, je sais déjà que je devrai me battre pour ma place, pour qu’on me considère à ma juste valeur.
Plus tard, quand tu recevras des prix et des honneurs, de l’allégresse et du bonheur, tu te rappelleras de cette poésie que tu as écrite : une porte que tu as ouverte vers de nombreux infinis, vers une nouvelle version de toi-même.
Tu liras cette lettre et tu te souriras.
Je ne t’apprends rien. Je te rappelle simplement que tu as toujours été capable de tout accomplir.
Et par ces mots, je m’adresse à tous les enfants du monde : lorsque vous trouverez cette passion qui vous élève et vous fait vous projeter, vous comprendrez que vous êtes capables d’accomplir bien plus que vous ne l’imaginez.
Mes salutations distinguées,
Ta Mariana adorée.
Je referme la lettre. Des larmes chaudes coulent sur mon visage, mais je ne peux m’empêcher de sourire, de rire et de pleurer à la fois. Toutes les émotions se mêlent.
Je dépose la lettre à côté de moi et m’imagine en train de l’écrire, il y a plusieurs années.
J’inspire profondément et me rappelle que tout l’espoir que j’avais cru perdre résidait, depuis toujours, dans mon enfance.